



"La poésie est une plante libre ; elle croît là où on ne la sème pas" Gustave FLAUBERT
Au bout de quelques séances, nous prenons le temps de nous retourner sur le chemin parcouru. Nous sommes au coeur de la phase de partage. Chaque séance est rythmée par des lectures thématiques , avec le souci de la diversité à fois des thèmes mais aussi des époques, des auteurs, des genres… Phase d’observation, de découverte des différentes formes.
A travers les thèmes abordés, ceux de la condition humaine, de la nature, du temps et de l’amour, nous faisons le constat que la poésie nous parle à chaque fois de ce que nous connaissons, qu’elle ne nous est pas étrangère et que nous pouvons nous couler en elle comme dans un souvenir d’enfance, comme dans un bain tiède, comme dans une poignée de main !
Les premiers exercices d’écriture seront justement sur la nature. A la seconde séance, je leur apporte du muguet frais du jardin. Le pouvoir évocateur des odeurs est stupéfiant ! A chacun, je demande de travailler à partir d’un souvenir de nature. Se souvenir du lieu, et de toutes les sensations présentes. Y joindre les odeurs, les couleurs,les lumières, le froid, le chaud, la douceur ou la rugosité. Se servir du passé pour réenchanter le présent bien plus que pour développer une nostalgie stérile d’avenir.
Pour l’un d’entre eux, le souvenir est celui du désert, de la route du sel. Alors il écrit :
dès l’aube tout commence
les braises encore fumantes
les bêtes reposées
savent qu’il faut recommencer
avant de fixer le sel sur les bêtes
faisons la première prière
Les lectures de Rimbaud, Verlaine, Desbordes Valmore, Jean Joubert, rythment nos discussions. A la fin de chaque séance, chacun repart avec quelques billets poèmes supplémentaires, pour relire en cellule, partager avec le co-détenu.
Tout l’exercice est de parvenir à l’écoute de la voix intérieure. De les amener individuellement et en groupe à réaliser qu’ils ont en eux une présence au monde singulière qui tend à l’universel. Que les mots du poème les élèvent à ce qu’il y a de supérieur dans cette singularité, et qu’avec les mots, ils peuvent partager avec l’autre cette dignité de leur condition.
Sortir, faire sortir, libérer la parole. Travailler ensemble sur le dedans, le dehors, tellement significatifs dans cet univers clos.
JEAN JOUBERT
Je te donne ce poème
Je te donne ce poème, le mot arbre, le mot maison,
et sentier, ruche, rivière, mésange, jardin, lumière,
lune et soleil, nuit et jour, étoile, sourire, amour,
le mot cœur, le mot caresse.
Je te donne la promesse de l’amitié du monde.
Nous travaillons sur cet espace de liberté ouvert dans le poème. Cette simplicité de recevoir le poème avec le corps, sans se poser de question, laisser infuser, faire grandir, grandir avec.
J’insiste sur la liberté d’interprétation, l’importance de ne pas se sentir bloqué. Avoir confiance.
Au fil des séances, je dois aussi composer avec la réalité de l’univers carcéral. La difficulté de commencer à l’heure, d’avoir tous les détenus à chaque fois. De bonnes et de mauvaises raisons qui rendent parfois difficiles les conditions d’un travail régulier avec tous. Mais ce sont des règles à accepter car elles sont inhérentes au lieu.
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