



"La poésie est une plante libre ; elle croît là où on ne la sème pas" Gustave FLAUBERT
Rencontrer des détenus, c’est venir du dehors vers le dedans pour porter attention à des personnes comme vous et moi. Surtout ne pas venir pour ce qu’ils représentent mais pour ce qu’ils sont, sans jugement.
Venir partager du temps et une certaine humanité, venir en sachant qu’à chaque fois « je » ressors libre et qu’eux restent enfermés. Et venir en étant convaincu qu’il y aura un échange possible, que je leur apporterai quelque chose et qu’ils m’apporteront en échange autre chose, dont les contours se définiront séance après séance.
Il faut passer les nombreux sas, pour passer de l’extérieur à la détention. Le chemin est long, et oblige à se mettre en condition en traversant un ‘no man’s land’ muet qui dit l’épaisseur du vide.
J’ arrive alors en détention, dans une double cellule aménagée en salle de cours.
Dès la première séance, j’affiche clairement l’ambition auprès d’eux. Je pose les objectifs, notamment le travail à venir d’écriture. Mais il s’agit d’abord d’établir la confiance. Prendre le temps. Se livrer à travers les lectures à haute voix et le choix des textes lus devant eux. Ecouter. Respecter les silences comme les paroles qui fusent, ou s’indignent parfois et se rebellent contre l’incarcération.
Rassurer sur le fait que je ne suis pas venu au milieu d’eux en tant de détenteur d’une vérité mais pour partager une proximité, une fraternité possible…car devant cette langue poétique, nous sommes tous à la même échelle, nous sommes tous avec la même liberté, et nous partageons tous la même condition. Apprendre à accepter l’autre comme l’égal devant la parole.
CHARLES JULIET – CE PAYS DU SILENCE – P.O.L. 1992
ma voix
ne peut rien
contre ce brouhaha
qui nous assourdit
nous expulse de nous-mêmes
nous laisse hébétés
mais si faible
et impuissante
qu’elle soit
je voudrais tant
pouvoir prêter
aux humiliés
de la parole
si longtemps
j’ai été l’un d’eux
Le groupe est varié. Un détenu Bulgare, attentif mais qui ne parle pas français et le comprend peu. Un tamoul du Sri Lanka dont la culture orientale dépasse l’horizon. L’objectif est à chaque séance d’amener le groupe à réaliser que la poésie nous porte toujours, systématiquement, vers des valeurs partageables, qui mènent à l’autre.
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